Gertrud Arndt et les 43 femmes de la salle de bains

Elle voulait devenir architecte, fut formée au tissage et devint une pionnière de l’autoportrait mis en scène. Dans une salle de bains du Bauhaus de Dessau, Gertrud Arndt a exploré les métamorphoses de son propre visage à travers 43 photographies longtemps restées confidentielles.

En 1929, Gertrud Arndt revient au Bauhaus de Dessau avec son mari, Alfred. Il vient d’être nommé à la tête de l’atelier d’aménagement intérieur.

Le couple s’installe au sous-sol de l’une des maisons de maîtres. Dans la salle de bains, Gertrud aménage une chambre noire. Durant son apprentissage dans un cabinet d’architecture à Erfurt, elle a appris seule à photographier et à développer ses négatifs. Cette fois-ci, elle tourne l’appareil vers elle-même.

Elle se photographie avec des voiles, des fleurs, des chapeaux, des dentelles et des morceaux de tissu. Elle ferme les yeux, relève le menton, grimace ou fixe l’objectif. D’une image à l’autre apparaissent une veuve endeuillée, une jeune fille naïve ou une mondaine.

Au total, elle réalise 43 autoportraits, qu’elle appelle ses Maskenporträts, ses « portraits masqués ».

Le rêve contrarié de devenir architecte

Quelques années plus tôt, Gertrud Arndt avait pourtant imaginé une tout autre vie. Elle voulait devenir architecte.

Lorsqu’elle entre au Bauhaus de Weimar en 1923 grâce à une bourse, l’école ne propose cependant pas encore de véritable cursus d’architecture. Gertrud suit un cours de dessin architectural auprès d’Adolf Meyer, mais elle est presque la seule femme dans cette section. Elle finit par rejoindre l’atelier de tissage, comme la majorité des étudiantes du Bauhaus.

Elle n’aime pourtant pas particulièrement tisser. Elle trouve le travail sur les grands métiers difficile et fastidieux. Ses pieds atteignent à peine les pédales. Cela ne l’empêche pas d’y exceller.

Marquée par les théories de Paul Klee sur les formes et les couleurs, elle compose des tissus et des tapis structurés par des carrés, des rayures et des jeux chromatiques. L’un de ses tapis est installé dans le bureau de Walter Gropius.

Elle affirmera ensuite ne plus avoir voulu entrer dans une pièce contenant un métier à tisser.

De retour au Bauhaus comme « femme de maître »

Après son mariage avec Alfred Arndt, elle quitte Dessau. Lorsque le couple revient deux ans plus tard, leurs positions au sein du Bauhaus sont désormais très différentes.

Alfred est devenu maître. Gertrud se retrouve parmi les épouses des maîtres, à l’écart de l’activité de l’école. Sa fille racontera plus tard qu’elle se considérait alors comme une « femme désœuvrée » et qu’elle commença cette série « par ennui ».

Dans la salle de bains transformée en laboratoire, cet ennui devient une expérience menée sur son propre visage.

Gertrud se photographie rarement une seule fois dans le même costume. Elle réalise deux, trois ou quatre images, en modifiant légèrement sa pose ou son expression. Il suffit parfois d’ouvrir les yeux, de détourner le regard ou d’incliner la tête pour faire apparaître un autre personnage.

« Je m’intéresse simplement au visage. Que peut-on faire d’un visage ? Il suffit d’ouvrir grand les yeux pour devenir aussitôt quelqu’un d’autre. N’est-ce pas vrai ? »

Otti Berger, complice et modèle

Les accessoires viennent notamment de son amie Otti Berger, qui possède une valise entière remplie de foulards et d’objets de déguisement. Toutes deux aiment les fêtes costumées du Bauhaus, où l’on se transforme avec ce que l’on trouve : du tissu, du carton, des ustensiles ou des pièces fabriquées dans les ateliers.

Otti passe également devant l’objectif de Gertrud. Celle-ci la photographie sur un balcon, devant son métier à tisser et, juste avant la fermeture du Bauhaus de Dessau en 1932, dans les différentes pièces de l’école.

Des autoportraits longtemps restés confidentiels

Les Maskenporträts restent privés. Ils ne sont pas réalisés pour être exposés et Gertrud Arndt ne se considère ni comme une artiste ni même véritablement comme une photographe.

Aujourd’hui, ses personnages sont souvent interprétés comme une exploration des rôles assignés aux femmes sous la République de Weimar. Gertrud n’a jamais revendiqué cette lecture. Elle disait s’être intéressée aux transformations du visage, sans chercher à donner à ses images une signification particulière.

Reste une troublante coïncidence. Au moment où sa propre place se réduit à celle d’épouse d’un maître, elle se photographie successivement sous les traits de dizaines de femmes. Et les étoffes issues de la discipline qu’elle n’avait pas choisi d’étudier lui permettent précisément de fabriquer ces différentes apparences.

« Peut-être porte-t-on toujours un masque. Quelque part, on affiche toujours l’expression que l’on veut donner. »

Une reconnaissance tardive

Après la fermeture du Bauhaus, Gertrud Arndt cesse presque entièrement de photographier. Son travail ne sera véritablement redécouvert qu’à la fin des années 1970.

Ses autoportraits sont présentés au public en 1979, au Museum Folkwang d’Essen. Ils lui valent aujourd’hui d’être rapprochée de photographes comme Claude Cahun ou Cindy Sherman.

Gertrud Arndt est morte en 2000, à l’âge de 96 ans. Elle avait formulé un dernier souhait : que ses proches organisent après sa mort une joyeuse fête du Bauhaus.