Florence Henri : un été au Bauhaus

En quelques mois passés à Dessau en 1927, Florence Henri découvre un autre usage de l’image. Elle arrive au Bauhaus avec un parcours de peintre déjà affirmé. Elle en repart avec une pratique photographique qui fera d’elle l’une des figures importantes de la Nouvelle Vision.

Au printemps 1927, Florence Henri arrive au Bauhaus de Dessau.

Elle a alors 34 ans. Elle a étudié la musique, accompagné des films muets au piano pendant la Première Guerre mondiale, puis abandonné la musique pour la peinture. À Paris, elle s’est formée auprès d’André Lhote et de Fernand Léger. Son travail s’inscrit alors dans un langage proche du cubisme, fait de formes géométriques, de plans et de volumes.

Lorsqu’elle arrive au Bauhaus, elle n’est donc pas une jeune débutante découvrant l’avant-garde. Elle en connaît déjà les milieux, les figures et les recherches. Mais son séjour à Dessau va faire basculer sa pratique.

Elle suit le cours préliminaire en tant qu’étudiante libre

À Dessau, Florence Henri suit le cours préliminaire dispensé par László Moholy-Nagy et Josef Albers. Moholy-Nagy, elle le connaît déjà : elle l’a rencontré quelques années plus tôt dans les cercles d’avant-garde berlinois.

À ce moment-là, la photographie ne fait pas encore partie des disciplines officielles du Bauhaus. Elle le deviendra en 1929, avec l’arrivée de Walter Peterhans et la mise en place d’un enseignement structuré.

Mais en 1927, l’appareil photo circule déjà largement dans l’école. Les élèves et les professeurs photographient les bâtiments, les objets, les fêtes… Ils expérimentent les cadrages, les jeux d’ombre, les photogrammes et les superpositions. La photographie n’a pas encore sa place institutionnelle mais elle est déjà partout.

Moholy-Nagy, Lucia Moholy et l’image comme terrain d’expérimentation

Depuis plusieurs années, László Moholy-Nagy défend l’idée que la photographie ne doit pas seulement reproduire le réel. En 1925, il publie Peinture, photographie, film, où il affirme la place de la photographie et du cinéma parmi les formes modernes de création.

Lucia Moholy, quant à elle, photographie l’école depuis plusieurs années. Ses images sont précises et construites. Elle photographie les bâtiments, les maisons de maîtres, les objets sortis des ateliers, les étudiants et les enseignants. Une partie du visage que l’on associe encore aujourd’hui au Bauhaus vient de ses photographies.

Florence Henri photographiée par Lucia Moholy

Pendant son séjour à Dessau, Florence Henri réside chez les Moholy. C’est Lucia qui l’encourage à expérimenter avec l’appareil photo. Ce détail est essentiel : Florence Henri ne découvre pas la photographie dans une classe officielle mais dans un milieu où l’image est déjà un langage.

De retour à Paris : composer avec l’appareil photo

Lorsque Florence Henri rentre à Paris, elle abandonne progressivement la peinture pour la photographie. Ses premières images gardent pourtant l’empreinte de sa formation picturale. Elle utilise des miroirs, des prismes et des objets réfléchissants.

Dans son autoportrait au miroir et aux deux boules métalliques, son visage apparaît au milieu d’une construction très maîtrisée. L’autoportrait n’est plus seulement un visage devant l’objectif mais devient un assemblage de lignes, de volumes et de reflets.

Florence Henri résume ainsi sa démarche : « Avec la photographie, ce que je veux surtout, c’est composer l’image comme je le fais avec la peinture. Il faut que les volumes, les lignes, les ombres et la lumière obéissent à ma volonté. »

Une figure de la Nouvelle Vision

En 1929, Florence Henri participe à l’exposition Film und Foto à Stuttgart, l’un des grands moments de la Nouvelle Vision. La même année, elle ouvre un studio à Paris.

Elle réalise des portraits, des photographies de mode et des images publicitaires. Son studio est alors comparé à celui de Man Ray. Elle expose, publie dans des revues et participe aux grands événements de la photographie moderne. Son œuvre se distingue par une recherche très personnelle autour de la composition.

Redécouverte dans les années 70

La Seconde Guerre mondiale interrompt son activité photographique. Le matériel manque et Florence Henri revient à la peinture.

Dans les années 1960, elle renonce presque entièrement à la photographie. Son travail tombe alors dans l’oubli, comme celui de nombreuses femmes photographes de l’entre-deux-guerres.

Il faudra attendre les années 1970 pour que son œuvre soit redécouverte et replacée dans l’histoire de la photographie moderne.

Florence Henri n’a passé que quelques mois au Bauhaus mais ce séjour suffit à faire basculer sa pratique. Elle y arrive peintre et en repart photographe.